Marc-Aurèle (121 - 180)


JAMAIS l'ordre et le bonheur du monde n'ont paru mieux garantis et plus durablement que sous le règne d'Antonin, le « père des hommes ». Marc-Aurèle, alors prince héritier, avait un peu plus de vingt ans, quand il put entendre le rhéteur Aelius Aristide prononcer l'éloge de Rome :

Romains et sujets, riches et pauvres, tous étaient ralliés au régime établi; les villes s'embellissaient, le niveau de vie s'élevait; l'empire lui-même était comme une immense ville, ceinte de murs et défendue par une armée bien entraînée, bien équipée.

Or, avant la fin du siècle, une crise éclata, qui faillit entraîner la ruine de l'empire. Les sujets réclamèrent l'égalité, la classe riche fut décimée; la guerre étrangère, la guerre civile, la guerre religieuse sévirent à la fois.

L'empereur Marc-Aurèle a vu les signes annonciateurs de cette véritable révolution. Il ne semble pas qu'il en ait discerné les causes profondes. Parmi les forces nouvelles qui se déchaînent, il lutte comme un aveugle. Nous-mêmes, qui ne possédons aucun bon historien de ce temps, qui n'entendons jamais la voix des opprimés, la voix des esclaves, la voix des barbares, nous sommes atterrés par la brutalité de la crise; et, malgré nous, nous songeons que, peut-être, dans une conjoncture si grave, un homme d'État cynique, un Hadrien plus sombre et plus cruel encore, eût été plus utile à l'empire que ce très saint homme et très candide, que le hasard a mis au gouvernail.

Essayons donc de comprendre ce qu'a fait Marc-Aurèle; sans égard pour cette figure si noble et si touchante, instruisons son procès; il faut savoir s'il n'est pas en quelque mesure responsable des catastrophes qui ont éclaté sous son règne et après lui.

La fortune ne lui a refusé aucune faveur. Par sa naissance, il appartient à cette coterie de familles espagnoles qui, avec Trajan et Hadrien, s'est emparée du pouvoir. De bonne heure, il a perdu son père, mais il a été élevé par ses deux grands-pères, qui avaient été appelés aux plus hauts postes de la carrière sénatoriale. Il est très riche, ses parents possèdent de grands domaines, des briqueteries (c’est chez les propriétaires de briqueteries que la concentration industrielle est alors la plus sensible). Marc-Aurèle ne fréquente pas les écoles publiques ; sans regarder à la dépense, on lui donne les plus excellents maîtres de ce temps, le rhéteur latin Fronton, le rhéteur grec Hérode Atticus, le philosophe Rusticus, et bien d’autres, de qui il parle avec une affection et une reconnaissance qui nous charment : même empereur, il allait encore les écouter. Sa santé n’est pas bonne ; durant les hivers danubiens, il grelotte et se soutient avec des drogues ; mais est-ce la faute de la nature ? On voudrait savoir si ce trop bon élève, pour suivre les leçons d'ascétisme de ses maîtres fanatiques, n'a pas imprudemment, durant sa jeunesse, abîmé son corps.

Son nom de famille était M. Annius Verus. A ce bel enfant triste, qui voulait que son visage n'exprimât ni joie ni peine, qui avait pour seul idéal la vérité, Hadrien avait donné le surnom de Verissimus. C'est lui qu'il aurait souhaité avoir pour héritier; mais, en 138, lorsqu'il sentit venir sa fin, Verissimus n'avait que dix-sept ans. Aussi Hadrien décida-t-il de confier l'empire, comme par intérim, à un parent de l'enfant, Antonin, qui l'adopta et qui promit de lui réserver le trône. M. Annius Verus prit alors le nom de M. Aelius Aurelius Verus. Plus tard il choisit le nom de M. Aurelius Antoninus : ce nom effaçait tout souvenir de la famille naturelle du prince; il effaçait même le nom d'Aelius, qui rappelait qu'Antonin était fils adoptif d'Hadrien; il indiquait que le nouvel empereur ne voulait être absolument que de la famille d'Antonin.

C'est qu'en effet Marc-Aurèle a considéré Antonin comme son véritable maître. Il a tracé un portrait inoubliable de cet empereur immobile et silencieux, de ce tyran bienfaisant, qui sut être à la fois un sage et un chef. Antonin lui donna sa fille, la trop élégante Faustine; treize enfants, dont beaucoup moururent en bas âge, naquirent de cette union; la réputation de Faustine a beaucoup souffert des médisances, pour nous invérifiables, des contemporains. Du vivant d'Antonin, Marc-Aurèle reçut le titre de César et fut étroitement associé au gouvernement.

Telle est la préparation de Marc-Aurèle, quand la mort d'Antonin (7 mars 161) le fait empereur. Il a été initié à tous les secrets de l'empire, par ses grands-pères, par Hadrien, par Antonin. Pourtant, comment n'être pas frappé du caractère livresque et théorique de son éducation ? Pourquoi nomme-t-il parmi ses amis tant de professeurs, si peu d'hommes d'action ? Nous arrivons à une période où les intellectuels, comme on dit, vont acquérir bien de l’influence sur les hommes politiques. Mais n’oublions pas que l’éducation de ce temps est purement rhétorique et philosophique, qu’elle néglige presque entièrement les sciences et l’histoire. Marc-Aurèle n’en a-t-il pas éprouvé quelques regrets lorsqu’il écrit ces pensées admirables sur la place de l’homme dans le monde?

C’est à l’astronomie de nous dire en quel point nous sommes de l’univers ; c’est à l’histoire de nous dire à quel moment nous sommes de l’évolution humaine. Prince impérial, a-t-il voyagé? Nous l’ignorons. Il ne semble pas qu’il ait gouverné de province ni commandé d’armée. Antonin lui-même est-il un si bon modèle? Il gouverne ses sujets de trop loin ; le régime impérial sous son règne a encore la terreur ; c’est ce que le discours même de Marc-Aurèle montre clairement en plus d’une phrase : les puissants savent que, s’ils se révoltent, ils seront châtiés; les troupes sont peu nombreuses, mais dispersées de telle sorte que les provinciaux ignorent exactement où elles sont; les gouverneurs se font obéir des sujets, mais eux-mêmes craignent l'empereur, et, dès qu'ils entendent son nom, ils se lèvent et forment des vœux pour lui. « Antonin fit écraser par ses gouverneurs les révoltes des Germains, des Daces, de beaucoup de nations et des Juifs; en Achaïe aussi et en Égypte, il eut à réprimer des soulèvements » (Histoire d'Auguste). Antonin ne pouvait donc pas ignorer l'imminence d'un danger; pourquoi n'osait-il pas quitter Rome et ses domaines ? Pourquoi ne confiait-il pas au prince héritier des missions qui lui auraient donné expérience et gloire ?

Cette éducation de grand seigneur riche n'a pas permis à Marc-Aurèle de connaître les hommes. Il est sans doute heureux pour lui qu'il se soit tant mépris sur le caractère de son frère Verus, de sa femme Faustine, de son fils Commode. Mais qui nous garantit qu'il n'a pas commis, dans le choix de ses collaborateurs, des erreurs de plus grave conséquence ?

Hadrien avait fait adopter par Antonin non seulement Marc-Aurèle, mais aussi le fils de Ceionius Commodus, qui prendra plus tard le nom de L. Aurelius Verus. Antonin faisait peu de cas de ce Verus et ne lui donna pas le titre de César. Marc-Aurèle aurait pu gouverner seul, s'il l'avait voulu; il préféra partager avec son frère adoptif le pouvoir impérial. Pour la première fois l'empire romain eut à sa tête deux empereurs collègues. Ce n'était pas une conception déraisonnable : Auguste et Tibère avaient peut-être songé à établir un régime de « principat double ». Au moment où l'empire allait être obligé de combattre en même temps sur deux fronts, contre les Parthes et contre les Germains, la division du pouvoir était utile. Mais le choix du collaborateur ne valait rien.

Presque aussitôt l'offensive des Parthes, secrètement préparée sous le règne d'Antonin, mit en déroute l'armée romaine d'Orient; les Syriens songèrent à proclamer leur indépendance, les Grecs pensèrent avec terreur que les guerres médiques allaient recommencer. Marc-Aurèle confia à son frère Verus le soin de la guerre; grâce aux belles campagnes de ses excellents généraux, Verus eut la gloire de terminer la guerre par une paix triomphale. Il parait qu'après la mort de Verus, Marc-Aurèle revendiqua le mérite d'être l'auteur du plan des opérations.

Lui-même était resté à Rome, et cette période de son règne se caractérise par une grande activité législatrice. Il se montre surtout très soucieux de justice : il augmente le nombre des sessions des tribunaux, il crée un nouveau préteur, il confie la juridiction en Italie à quatre anciens préteurs, les juridici ; l'Italie, divisée en plusieurs ressorts judiciaires, est ainsi, en une certaine mesure, provincialisée. Pour empêcher que les hommes libres ne soient revendiqués comme esclaves, il crée (à une date que nous ignorons) un service d'état civil; l'Orient avait, à cet égard, depuis longtemps devancé Rome. Mais si, dans son interprétation du droit, il adopte toujours, comme faisait Antonin, la solution la plus humaine, il n'apporte pas d’innovation profonde. Autant qu'il nous soit permis de le savoir, la législation de Marc-Aurèle s'est en général conformée à la tradition romaine.

En 166, Lucius Verus revint d'Orient. Les deux empereurs célèbrent un commun triomphe. Une nouvelle période heureuse semble promise à l'empire, par la victoire de Verus, par la justice de Marc-Aurèle.

« Personne désormais n'oserait nous combattre », écrivait Lucien à la fin de la guerre d'Orient. Or en 166, les Barbares franchirent le Danube, puis les Alpes, et, en 167, arrivèrent à l'Adriatique et assiégèrent Aquilée. Comment comprendre une telle catastrophe?

Certainement des imprudences ont été commises. Pour combattre les Parthes, on a prélevé des contingents sur le front danubien. La guerre terminée, on s'est trop hâté de procéder à des licenciements de troupes; nous avons la preuve qu'on a, en 166, accordé la retraite à de nombreux soldats de Rhétie, et même, en 167, à des soldats de Pannonie. Mais la vraie cause de l'événement est plus profonde. Il faut considérer qu'à la marge de l'empire romain et en dehors de lui se créaient, à travers l'Europe centrale, de puissants courants commerciaux. Du port d'Aquilée, par la route du Norique, jusqu'à Carnuntum (en aval de Vienne), les marchandises méditerranéennes étaient acheminées vers l'Europe centrale. De Carnuntum, on les transportait jusqu'en Scandinavie. Une autre route s’ouvrait, plus à l’est, en pays barbare, de la Baltique à la Mer Noire; c’est elle qu’a suivi, vers le milieu du IIe siècle, une puissante migration germanique : le peuple des Goths, originaire de Scandinavie, débarqua à l'estuaire de la Vistule, et, ne réussissant pas à forcer sa route vers le moyen Danube, se détourna vers le Dnieper. Le contrecoup de cette migration se fit sentir sur les peuples limitrophes de l'empire, et les Anciens eux-mêmes ont pensé que cette pression avait été une des causes de l'invasion de 166.

Une autre route de commerce parcourait de l'est à l'ouest les régions danubiennes. Aurelius Victor attribue à Trajan la création d'une route du Pont au Rhin à travers la Dacie ! Il s'exprime de manière bien confuse. En réalité, il s'est créé un intense courant d'échanges sur le territoire même de l'empire, de Trèves à Sirmium (Mitrovitsa), Singidunum (Belgrade), Serdica (Sofia), Andrinople et Byzance. Et, d'autre part, au nord du Danube, un autre courant s'était établi chez les Barbares; entre les Sarmates de la plaine de Hongrie et les Roxolans de la Bessarabie, ce courant d'échanges traversait le territoire romain, depuis que Trajan avait annexé la Dacie. Les Barbares de l'Europe centrale, Marcomans de Bohême, Quades de Moravie, Cotini de Silésie, Costaboques de Galicie, se poliçaient, s'enrichissaient, et leurs intérêts tendaient à s'entrelacer avec ceux de Rome. Quelle raison donna Marc-Aurèle pour exclure les Quades des marchés du territoire romain? C'est qu'ils y faisaient une rafle des marchandises au détriment des provinciaux.

Ainsi nous comprenons mieux sans doute comment, en 166, les Quades, qui habitaient en face de Carnuntum, suivis des Langobards de l'Elbe et des Marcomans, osèrent s'engager sur la route de commerce qui les conduisait tout droit, par la Pannonie et le Norique, jusqu'à l'Adriatique. Déjà semble s'ouvrir l'ère des grandes invasions.

A ce danger Marc-Aurèle fit face avec un courage, une intelligence, qui sont ses plus grands titres de gloire. Il sauva Aquilée, il dégagea les provinces envahies entre les Alpes et le Danube, et, malgré Verus, qui d'ailleurs mourut peu après (169), il décida de ne pas se contenter d'une apparence de paix et d'entrer chez l'ennemi.

Cependant l'armée d'Orient avait rapporté la peste, qui sévit durant tout le règne, semant la panique et dépeuplant l'empire. L'Italie souffrait de la famine. Pour réparer les désastres de l'armée, il fallut recourir aux Italiens (qu'on n'appelait plus au service depuis près d'un siècle), enrôler des gladiateurs et des brigands. Pour remplir le trésor, il fallut vendre les bijoux et la garde-robe de la famille impériale et altérer les monnaies d'argent.

Le peu que nous savons des campagnes de Marc-Aurèle sur le Danube atteste sa prudence de général et de diplomate. Il réussit d'abord à briser la coalition des Marcomans, des Quades et des Sarmates en concluant une paix séparée avec les Quades. Puis, quand ceux-ci reprirent les hostilités, il les frappa de nouveau et s'engagea en direction de la porte Morave. Probablement il tenta de tendre la main, au nord du pays sarmate, aux armées romaines de Dacie, qui avaient aussi couru de grands dangers. Nous savons que, pendant trois ans, Carnuntum fut son quartier général. Il semble qu'il se soit ensuite transporté à Sirmium.

Au cours de la guerre, l'empereur avait dû, sans quitter le Danube, parer à d'autres dangers. Les Maures du Rif pillaient l'Andalousie; des pirates faisaient leur apparition dans la mer Noire et pillaient les détroits; les Costaboques de Galicie osaient même envahir la Grèce et razzier Éleusis; les villes des Balkans commençaient à s'entourer de murailles (les fortifications de Philippopolis datent de 172); un prêtre égyptien de grand talent soulevait contre Rome les indigènes des environs d'Alexandrie, les Boukoles.

Pourquoi Marc-Aurèle s'obstinait-il à ne pas traiter avec les Barbares danubiens ? C'est qu'il avait conçu le dessein grandiose d'annexer leur pays à l'empire. L'objet de sa politique était de créer deux provinces, une Marcomanie (la Bohême), une Sarmatie (la Hongrie). Comment devons-nous juger ces projets ? On peut dire d'abord qu'ils se rattachaient à la tradition d'Auguste : il n'est pas douteux que ce prince ait considéré l'annexion de la Bohême, l'acquisition de la frontière de l'Elbe, comme le terme de ses longs efforts. Si Marc-Aurèle voulait vraiment, ainsi qu'un texte le suggère, repousser la frontière de l'empire jusqu'à la mer du Nord, il pouvait justifier sa politique par l'autorité d'Auguste. Tout l'équilibre de l'empire eût été modifié : Rome n'eût plus été la capitale d'un État méditerranéen, elle eût été la capitale de l'Europe.

De grands mouvements de peuples se produisaient au cours de ces campagnes. Les Barbares emmenaient chez eux des Romains par milliers, et Marc-Aurèle installait par milliers des Barbares en pays romain. Si la frontière de l'empire avait pu être repoussée en direction de la mer du Nord, c'est à l'intérieur du territoire romain, et pacifiquement, qu'on eût vu peut-être se produire ces échanges. Les ennemis de Rome devenaient ses meilleurs défenseurs.

Marc-Aurèle a-t-il nourri ces rêves ? A-t-il voulu créer l'État d'Europe ?

Ce ne sont point les Pensées qui nous fourniront la réponse; et pourtant la rédaction de ces notes date sans doute, pour la plus grande part, des années de la guerre danubienne. La seule pensée qui ait trait à la guerre est la suivante : « Une araignée est fière d'avoir capturé une mouche, cet homme, un levraut, ... un autre, des ours, un autre, des Sarmates. Or, ces gens-là ne sont-ils pas des brigands si on examine les principes ? » (x, I0).

Évidemment les maîtres de Marc-Aurèle ne lui avaient pas donné une doctrine convenable à un homme d'action et à un chef. Ils l'avaient poussé à l'ascétisme, ils lui avaient recommandé d'exercer contre lui-même une perpétuelle contrainte.

Au cours même du livre des Pensées, et malgré de perpétuels retours, il semble qu'on saisisse une évolution de la philosophie du prince. Les premiers livres sont d'un optimisme un peu béat : l'empereur remercie le ciel de lui avoir donné de si bons parents, de si bons maîtres; il célèbre la fraternité humaine, il estime que les méchants ne sont tels que par ignorance, il répète que tout homme possède en lui-même une parcelle du dieu suprême. Mais une tristesse affreuse l'envahit : bien que le stoïcisme lui fasse une loi de l'impassibilité, il ne réussit pas à échapper au désespoir; les hommes sont « trompeurs et méchants », la condition du corps humain est ignoble, toute la liberté humaine consiste à se conformer volontairement au plan universel. Cependant il semble qu'il ait triomphé de cette crise. « Simple et modeste est la philosophie, ne m'incite pas à prendre des airs solennels. » Il envisage à plusieurs reprises, sans indignation, l'hypothèse atomiste, la solution épicurienne : le voici tout près de formuler le pari de Pascal (lx, 28). Il retrouve la paix, en considérant que le devoir de l'homme est avant tout de se soumettre à l'intérêt social : « Ce qui n'est pas utile à la ruche n'est pas non plus utile à l'abeille ».

En 175, le général auquel Marc-Aurèle avait imprudemment confié le gouvernement de tout l'Orient, Avidius Cassius, se révolta. Il fallut bâcler la paix avec les peuples danubiens, prendre la route de la Syrie et de l'Égypte. Déjà l'usurpateur avait été tué par ses propres soldats, et le voyage de Marc-Aurèle et de Faustine fut triomphal.

L'impératrice mourut durant le retour, et Marc-Aurèle, en mémoire d’elle demanda que le Sénat ne condamnât à mort aucun des complices de Cassius, et institua une fondation en faveur d'orphelines qui prirent le nom de faustiniennes. A son fils Commode, il donna le titre d'Auguste (177). Les devises des monnaies proclamèrent la Paix éternelle.

En matière politique, les maîtres de Marc-Aurèle l'ont orienté vers cet égalitarisme qui devait triompher au temps des Sévères. Il remercie Fronton d'avoir appelé son attention sur la sécheresse de cœur des patriciens (et le péripatéticien Claudius Severus de lui avoir donné « la claire notion d'un état démocratique, au gouvernement fondé sur l'égalité et le droit égal pour tous à la parole, d'un empire qui respecterait par-dessus tout, la liberté de ses sujets »).

Marc-Aurèle n'a point le préjugé de la naissance et de la race. La peste, la guerre l'obligèrent à renouveler le personnel dirigeant; peut-être aussi, pour faire face à de si grands dangers, ne trouvait-il point, dans la société frivole des patriciens, des hommes de valeur. Dès 167, nous le voyons confier ses armées à un fils d'affranchi, Helvius Pertinax, le futur empereur, à un Sémite d'Antioche, le chevalier Claudius Pompeianus, qu'il voulut plus tard pour gendre. Avidius Cassius, à qui il avait confié le gouvernement de l'Orient, était un Syrien. Les Antonins étaient issus de familles italiennes, transplantées en Espagne; nous dirions que ce sont des coloniaux, non pas des indigènes ou des colonisés. Il en est autrement des collaborateurs auxquels Marc-Aurèle fait appel : Septime-Sévère, qui entre au Sénat sous son règne, est réellement un Africain.

Il était nécessaire que l'élite gouvernante fût renouvelée, que les provinciaux, en grand nombre, conformément à la maxime de Trajan, eussent accès au Sénat et aux postes d'empire. Les statistiques semblent prouver d'ailleurs que Marc-Aurèle a laissé aux sénateurs d'origine italienne la majorité (les provinciaux ne semblent posséder que 46 pour 100 des voix). Le grand malheur — mais il n'en est pas responsable — c'est que les sénateurs d'illustre origine aient paru manquer de caractère et de courage : sinon pourquoi aurait-il appelé aux plus hauts emplois des hommes de basse extraction et parfois même incultes ?

L'essentiel était justement que cette élite disparate reçût une formation commune. Marc-Aurèle, qui rédigea ses Pensées en grec, avait reçu de ses maîtres le culte de l'hellénisme. En 176, il organisa l'université d'Athènes, où il créa quatre chaires fixes de philosophie, et il la destina à devenir la maîtresse du « genre humain ».

La bureaucratie poursuivit ses progrès; elle se compliqua, se hiérarchisa, à mesure que l'État assumait plus de tâches. C'était, en théorie, un perfectionnement, mais la question fut bientôt de savoir dans quelle mesure les finances de l'État pouvaient payer cette machinerie. Marc-Aurèle n'est pas responsable si, à cause de la perpétuelle guerre germanique, l'équilibre financier a été ruiné, les arriérés se sont accumulés, s'il a fallu recourir à l'inflation, si tous les prix ont brusquement monté. Pour remédier à la banqueroute, quel remède ? Frapper la classe riche, et ce fut la solution de Commode et de Sévère.

Si nous étudions la politique religieuse de Marc-Aurèle, nous saisissons encore la faiblesse de ses décisions, et nous comprenons comment il a légué à son successeur tant de soucis.

De cet empereur philosophe, on pouvait attendre au moins un effort pour épurer la religion commune. Lucien, qui est si loin de le valoir, ne croit pas aux miracles. Marc-Aurèle, au contraire, s'imagine qu'un mage égyptien, Arnouphis, qui l'accompagnait durant la guerre contre les Quades, a fait pleuvoir; un relief bizarre de la colonne aurélienne reproduit cet épisode; les chrétiens n'ont pas nié la réalité du miracle, mais ils l'attribuaient à leurs propres prières.

Le temps de Marc-Aurèle a vu un charlatan, Alexandre d'Abonotique, persuader au peuple qu'il possédait un serpent divin à tête humaine, Glycon, qui rendait des oracles. Lucien a démasqué cet Alexandre. Marc-Aurèle, au contraire, l'a consulté, et, sur son avis, au début de la guerre quade, il a fait jeter deux lions dans le Danube.

L'empereur n'a pas découragé cette crise de superstition qui a été la conséquence des grandes paniques du règne, des menaces de guerre et de la peste. Dans des circonstances si dramatiques, il eût été beau qu'il maintînt la raison souveraine.

Il a partagé l'hostilité des philosophes à l'égard des chrétiens, ces « athées ». Au début de son règne, un philosophe a obtenu la mort de Justin. Un apologiste dit expressément que la législation contre les chrétiens, adoucie par Hadrien et Antonin, fut aggravée sous Marc-Aurèle. Les gouverneurs ont renoncé à les défendre contre les violences populaires : d'où le sanglant épisode de Lyon (177).

« Dénationalisation » des classes gouvernantes, banqueroute financière, progrès des superstitions, menace à la fois de guerre civile et de guerre religieuse, dirons-nous que tel a été le bilan de ce grand règne ? Ce ne fut point l'avis des contemporains, qui furent reconnaissants au prince de son effort vers la justice et vers une certaine égalité. Septime-Sévère tint à se dire son fils; les empereurs adoptèrent le nom de Marc-Aurèle comme s'il symbolisait toute une politique. Mais pourquoi faut-il que ce beau nom ait été précisément arboré par un Caracalla ou un Héliogabale ?

La guerre s'était rallumée sur le Danube. Marc-Aurèle vint y reprendre son poste. Il était sur le point de réaliser l'annexion de la Bohême et de la Hongrie, quand il fut atteint de la peste. Il mourut à Sirmium le 17 mars 180, léguant l'empire à Commode.

Les historiens sont inquiets de voir paraître sous son règne les symptômes de tous les maux dont l'empire devait mourir. Ils se demandent si sa tristesse, sa faiblesse, sa médiocre connaissance des hommes n'ont pas aggravé ces dangers.

Il est juste pourtant que Marc-Aurèle demeure pour eux l'homme qui, détruisant la cause même des futures invasions, a voulu englober dans l'empire l'Europe du Nord, qui a peut-être entrevu l'État d'Europe.

Pour les philosophes, son titre éminent est celui même que lui décerna Hadrien, Verissimus.

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